
Publié le 29 septembre 2026
À chacun son pain : voir grand, sans perdre la main
Passer de l’aéronautique à la boulangerie, il fallait quand même le faire !
Avant de surveiller des pâtes qui fermentent, Jean-Christophe Lamontagne travaillait sur des avions chez Rolls-Royce Canada. Puis, avec sa conjointe Anik, l’envie d’une vie plus près de la nature l’amène dans Charlevoix. En 2004, le couple s’installe à Sainte-Agnès pour ouvrir un gîte dans un ancien presbytère.
C’est là que deux fours à bois viennent, sans qu’il le sache encore, changer le plan de vol.
Un peu magicien, beaucoup boulanger
Au départ, Jean-Christophe apprend à faire du pain comme on apprivoise un nouveau terrain de jeu. Il faut comprendre le feu, la pâte, les ingrédients… et surtout la fermentation. Il raconte cette période avec l’enthousiasme de celui qui découvre un univers dont il ignorait presque tout. Devant ses mélanges et ses pâtes qui prennent vie, il se voit un peu comme « un magicien devant sa marmite ».
La magie, évidemment, demande pas mal de travail. Autodidacte, il apprend, expérimente et s’entoure de gens qui lui permettent d’aller plus loin. Sept ans après l'ouverture du gîte, le couple choisit finalement de se consacrer entièrement au pain et installe la boulangerie à Baie-Saint-Paul. La passion est née. Le boulanger aussi.

Du bon grain au bon pain
Avec le temps, la réflexion remonte jusqu’à la source : avant le pain, il y a la farine. Et avant la farine, le grain.
Jean-Christophe s’implique avec un partenaire dans le Moulin de la Rémy, un moulin à eau qui approvisionne aujourd’hui la boulangerie en farine biologique. Les grains qui entrent dans la composition de ses farines biologiques sont cultivés au Québec.
Le résultat tient presque en trois verbes : cultivé, moulu et boulangé au Québec.
Mais l’histoire d’À chacun son pain devient particulièrement intéressante au moment où elle pourrait justement prendre une tout autre direction.

300 épiceries… vraiment ?
Lorsque Jean-Christophe approche la grande distribution, IGA lui ouvre la porte – avec un petit détail : il faut être capable de fournir quelque 300 magasins. Une belle occasion. Et un sacré casse-tête. Car produire beaucoup plus de pain est une chose. Le faire sans changer ce qui fait le pain en est une autre.
Jean-Christophe prend le temps d’y réfléchir. Pas question de simplement accélérer les cadences ou de remplacer le geste du boulanger par une série de machines. S’il veut grandir, il faudra trouver une façon de le faire qui lui ressemble. Et il finit par se dire que oui, c’est possible.
À chacun son pain se rééquipe donc, mais avec une philosophie bien précise : l’équipement est là pour faciliter le travail de l’humain, pas pour se substituer à lui. Parce que pour Jean-Christophe, un bon pain, c’est d’abord un bon boulanger. Une pâte ne réagit pas exactement de la même façon tous les jours. La température change, la fermentation évolue, les conditions varient. Il faut regarder, toucher, comprendre et ajuster.
On peut donc avoir de meilleurs outils, produire davantage et faciliter certaines étapes plus exigeantes physiquement. Mais difficile de programmer dans une machine le fameux : « Aujourd’hui, cette pâte-là a besoin d'encore un peu de temps. »

Faire voyager un pain de Charlevoix
Restait un autre problème très concret : comment faire voyager un pain fabriqué à Baie-Saint-Paul jusqu’aux quatre coins du Québec ?
Il a fallu réfléchir à la congélation, à la conservation et même adapter les recettes. Là encore, Jean-Christophe cherche des solutions compatibles avec sa façon de faire. Levain, vinaigre, blé fermenté et torréfié : plutôt que de prendre des raccourcis, l’équipe explore des ingrédients qui permettent au pain de mieux traverser le temps, sans ajouter des substances artificielles, ou même du sucre.
Le pari fonctionne. Depuis 2020, les pains biologiques d’À chacun son pain sont distribués dans les IGA et Rachelle-Béry du Québec, tout en continuant d’être fabriqués à Baie-Saint-Paul. Et c’est probablement là que Geneviève O’Gleman résume le mieux toute l’histoire : « Je l’aimais déjà ton pain, et je l’aime encore plus maintenant que je comprends tous tes choix. »

Grandir à sa façon
L’histoire d’À chacun son pain n’est finalement pas celle d’un artisan qui aurait résisté à la croissance. C’est plutôt celle d’un entrepreneur qui a cherché comment grandir sans laisser derrière lui ce qui comptait.
Le grain d’ici. La fermentation. Le savoir-faire des boulangers. Des équipements qui donnent un coup de main plutôt que de prendre leur place. Et des pains fabriqués dans Charlevoix qui peuvent maintenant se retrouver sur les tables un peu partout au Québec.
De l’aéronautique au four à bois, puis du four à bois aux épiceries de la province, Jean-Christophe a suivi une trajectoire qu’il aurait probablement eu bien du mal à dessiner au départ.
Après tout, on peut changer de vie, et peut-être même un petit bout du monde, un pain à la fois.












